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Kathrine Switzer : Sur la route d’une pionnière

Il suffit parfois d’un brin de folie pour changer le cours de l’histoire. Une audacieuse athlète américaine l’a fait, en décalage total avec son époque. Une époque pas si éloignée, où les femmes n’avaient pas le droit de courir longtemps. Portrait d’une inspiratrice qui a ouvert la voie à des millions de sportives.

Remontons cinq décennies en arrière. 19 avril 1967, Boston, Massachusetts. Depuis le début du siècle, le marathon de la mégapole de la Nouvelle-Angleterre rythme annuellement la vie de ses habitants. La plus vieille course pédestre du monde est un monument Outre-Atlantique. Un fantasme ailleurs dans le monde. Pourtant, en plein milieu des « Sixties », à une période où l’historique puritanisme américain laisse peu à peu la place à l’ouverture idéologique et à la lutte contre les inégalités, parcourir les 42,195 km du marathon de Boston n’est pas accessible à tous. Aucune femme n’a encore disputé l’épreuve. Aucune n’a encore osé braver les dogmes de la société de l’époque, qui juge les femmes trop faibles pour un tel effort physique. Mais Kathrine Switzer est « folle ». Et parfois, la folie suffit pour briser les barrières.

Jeu dangereux 

Risque de perdre son utérus, endurance trop réduite, possible apparition de pilosité sur la poitrine : voici comment le monde du sport entrevoit la jonction femmes-marathon dans les années 60. En bref, la femme, dans son potentiel physiologique, ne peut pas prétendre à courir sur plus de 40 km. Loin de là. Aux Jeux Olympiques, les épreuves de demi-fond ne sont réservées qu’aux hommes, les athlètes féminines ne dépassant pas les disciplines du 800 m. Le trou est donc bien béant, entre les femmes et le marathon. Et le défi est d’autant plus dantesque, pour cette jeune femme de 20 ans, seule contre tous. Mais Kathrine Switzer est une acharnée.

Née en Allemagne en 1947, fille d’un soldat américain, la jeune athlète est vouée depuis son enfance à la course de fond. Étudiante en journalisme à l’université de Syracuse, elle a réussi à s’infiltrer dans l’équipe universitaire de cross-country, qui ne compte que des hommes. C’est là qu’elle rencontre celui qui va l’aider, coûte que coûte, à réussir son pari fou : son entraîneur Arnie Briggs.

L’art de la ténacité

Le rêve de Switzer est encore loin lorsqu’elle annonce à son coach, initialement réticent, son intention de participer au marathon de Boston. Mais son ambition la rend plus que pugnace. L’étudiante a bien sûr entendu parler de cette histoire incroyable : l’année précédente, une femme, Roberta Gribb, non inscrite à la course, a réussi à s’infiltrer dans le peloton et à terminer son marathon en 3 heures, 21 minutes et 25 secondes. Il n’en fallait pas plus pour inspirer K.S.

Parcourant plus que la distance marathonienne à l’entraînement, surpassant même la plupart de ses coéquipiers masculins, elle finit par faire céder Briggs, qui l’enregistre dans les participants pour le marathon 1967 sous les initiales K.V. Comme Kathrine Virginia. À 20 printemps, Switzer s’apprête à changer le cours de l’histoire. Cela ne tient qu’à elle. Cette course, qu’elle s’apprête à disputer, doit lui permettre de prouver au monde entier que les femmes ont les capacités pour courir un marathon.

Cette photo de Switzer a fait le tour de la planète

Dossard 261

Revenons donc à ce matin du 19 Avril 1967. Switzer se prépare dans le calme, avec Arnie Briggs et son compagnon Tom Miller, champion du lancer du marteau, qui participent également à l’épreuve. Étonnamment, elle est fermement encouragée par l’ensemble des autres athlètes, qui voient en elle l’attraction principale du début de l’épreuve. Car avec son serre tête et son rouge à lèvres, Switzer est très vite remarquable au milieu des hommes. Combien de temps tiendra-t-elle, avant de se faire intercepter ? La plupart demeurent sceptique. Pourtant, c’est sans remous que le départ de la course se fait, avec une femme dans le lot.

C’est au sixième kilomètre que l’affaire se gâte. Will Clooney et John Semple, dans le véhicule des organisateurs, l’aperçoivent et descendent sur la route pour tenter de la rattraper. Parvenu à sa hauteur, Semple tente de lui arracher son dossard, le numéro 261, flanqué sur son dos. C’était sans compter sur le costaud petit ami, Miller, qui s’interpose et repousse le mécontent, avec l’aide de l’entraîneur Gribbs. Immortalisée, cette scène fera le tour du monde et sera à l’origine de la lutte des femmes pour l’égalité sportive, dans laquelle Switzer sera aux premières loges.

Un cliché pour l’histoire

La photo est légendaire. Devenue virale, l’image propulsera Kathy Switzer au rang d’icône, de porte étendard des droits des femmes dans le sport. Après avoir achevé la course en 4 heures et 20 minutes, elle se retrouve disqualifiée par la fédération américaine d’athlétisme. Mais qu’importe. Cette dernière se tourne vers l’association d’athlétisme locale, qui finira après quelques soubresauts par céder à ses aspirations. Le marathon de Boston de 1972 accorde pour la première fois une participation mixte, que Switzer achèvera à la troisième place chez les femmes. Historique.

Il faudra attendre 12 ans de plus pour que le Comité Olympique organise un marathon féminin. Combien de temps aurait il fallu attendre sans l’initiative désespérée de Kathrine Switzer ? Son geste a permis de lever le voile sur le ridicule raisonnement de la société de l’époque, enracinée dans ses schémas préhistoriques des sexes : aux hommes les applaudissements, aux femmes d’applaudir. Kathrine Switzer a réussi son pari.

Pour avoir créé de son plein gré une révolution sociale en encourageant la participation féminine dans les épreuves les plus redoutables physiquement, elle est introduite en 2011 au National Women’s Hall of Fame. Marathonienne de tout temps, devenue peu à peu commentatrice et écrivaine, Kathy Switzer appartient à cette espèce rare des pionnières. Une héroïne, en plein milieu d’un monde qui tend trop à se reposer sur ses acquis.

Kathrine Switzer est aujourd’hui âgée de 73 ans

Photo à la Une : (@DR)

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