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Tennis : Suzanne Lenglen, la divine

Pause sportive inédite imposée, c’est l’occasion de faire un zoom rétro sur ces sportives françaises qui ont marqué l’histoire. Ce lundi, le quatrième volume va remonter les âges et se pencher sur une destinée incroyable. Une histoire intemporelle, impérissable, celle de Suzanne Lenglen, première star de l’histoire du tennis féminin.

« Un jour, ça je ne l’oublierai jamais [j’allais avoir 12 ans], papa, en revenant de Compiègne, me dit : « Tiens, je t’ai acheté une raquette de tennis, et des balles ; on va voir ce que tu feras devant le filet. » La raquette coûtait 3,50 francs, avec en prime des balles moches. J’ai tout de suite été épatante, c’est vrai. » Parfois, c’est aussi simple que ça de déclencher en quelqu’un sa part d’exceptionnel. La foi inébranlable d’un père pour les qualités sportives de sa fille a porté ses fruits. Suzanne Lenglen est peut-être née un siècle trop tôt. Mais c’est aussi pour ce paradoxe qu’elle s’est rendue unique dans l’histoire. Une championne qui a su féminiser le terme champion. Une chose est sûre, Suzanne était faite pour le tennis.

Durant sa jeunesse, elle a pourtant tout essayé. Sous l’œil protecteur du papa, qui veillait à son apprentissage de multiples disciplines, la jeune picarde, née à Paris en 1899, passe sa jeunesse à dépenser son énergie dans des après-midi sportives. Le golf, la natation, sport dans lequel elle finira championne de France en 1919, le tir à l’arc, l’équitation, mais aussi le tennis, donc. Et c’est bien au contact de la balle jaune que les progrès furent les plus fulgurants.

Une enfant dans la cour des grands

Issue d’une famille aisée, Suzanne Lenglen profite des nombreux courts de tennis dont elle dispose dans ses résidences familiales, à Compiègne et à Nice, pour parfaire sa technique. Son père, mentor et entraîneur attitré de la jeune fille, l’entraîne à des exercices de précision des frappes de balle, notamment en plaçant sur le court des cibles miniatures (des mouchoirs, un chapeau). C’est dans la métropole azuréenne que Suzanne intègre son premier club, le Tennis Club niçois, une des toutes premières associations de tennis dans l’hexagone, pour accélérer sa progression. À vitesse grand V. Car un des adjectifs qui définit le mieux la carrière de Lenglen, avant de parler de records, c’est bien sûr sa précocité. D’ailleurs l’un ne va rarement sans l’autre.

Dès ses 12 ans, elle arpente les allées des plus prestigieux tournois de l’hexagone, où elle se confronte à des femmes adultes. Cori Gauff n’a qu’à bien se tenir. La progression de l’adolescente est constante : une première finale en 1911 (tournoi de Chantilly), le titre aux Championnats de Picardie en 1912 et 1913, les premiers tournois d’envergure nationale, à Nice et Cannes, où elle fait le doublé double mixte (avec le champion du monde néo-zélandais Anthony Wilding) et simple dame. 

Suzanne Lenglen a fait beaucoup pour le tennis féminin français et mondial

Un premier exploit… puis la guerre

Étiquetée comme le nouveau phénomène des courts, la jeune fille, toute fraîche finaliste du Championnat de France 1914, débarque, à 15 ans, avec un statut d’outsider aux Mondiaux de tennis. Disputée à Saint-Cloud sur terre battue (la surface de prédilection de Lenglen), la compétition accueille des participantes des quatre coins du monde, pour venir briguer le statut de meilleure joueuse de la planète. Face à des adversaires plus robustes, plus expérimentées, la frêle Française ne se dém onte pas. Elle dispose d’une grinta et d’une détermination hors du commun, comme le rapporte le quotidien le Matin dans son numéro du 9 juin 1914 : « Vigoureuse, infatigable, alerte, active, possédant l’expérience du jeu avec une remarquable précision, elle joint à cet art sportif des qualités qui assurent l’infaillible succès : l’énergie, le sang-froid et la volonté de vaincre. Mlle Suzanne Lenglen n’est vraiment plus une enfant ». Et l’enfant fit parler la foudre.

En s’imposant en finale simple contre la franco-britannique Germaine Golding mais aussi dans le tableau de double avec Elizabeth Ryan, la diva se révèle aux yeux du grand public. Pendant plusieurs semaines, on n’entend plus parler que de cette gamine haute comme trois pommes, qui révolutionne le jeu par ses variations de rythme et son agressivité monumentale. Jusqu’à quel stade de l’excellence féminine ira-t-elle ? Sera-t-elle un jour en mesure de concurrencer les hommes? Les interrogations attendront. Le 28 juin 1914, Gavrilo Princip, jeune nationaliste serbe, assassine le couple héritier du trône austro-hongrois. La suite, vous la connaissez. 16 pays et plus de 68 0000 de soldats s’affronteront sur une période de 4 ans. La grande guerre fit beaucoup de victimes. Et Lenglen, à défaut d’avoir été touchée, a été stoppée dans son irrésistible ascension. Mais elle ne comptait pas perdre de temps.

Injouable, imbattable, invaincue

Suzanne Lenglen se projette déjà. Cette violence, ce stress, ce désespoir, cette guerre prendra fin un jour. Pour ne pas perdre son niveau, l’athlète s’entraîne avec qui elle peut : des amis de passage, des officiers de retour du front. De cette sombre période, elle gardera l’habitude de jouer avec des partenaires masculins pour s’endurcir. En 1919, lorsque le circuit de tennis reprend, Lenglen est une tout autre tenniswoman. Athlétique, élancée, la joueuse de 20 ans n’a rien perdu de sa technique léchée, à laquelle elle peut enfin allier une puissance hors-norme. Son retour se fait en 1919, au tournoi de Wimbledon. Pour sa première participation, elle atteint la finale, où elle affronte la vedette du tennis anglais, la vétérante Dorothea Lambert Chambers. En s’adaptant parfaitement à une surface qu’elle connaît peu, Lenglen s’impose au bout du suspense, et à la surprise générale, sur l’herbe londonienne : 10-8,4-6,9-7. Elle devient la première Française à s’imposer sur le grand chelem britannique. Le succès est total.

Devenue une figure populaire, la Tricolore est approchée par les grandes personnalités du pays, invitée à des banquets et des réceptions, appelée pour animer les rayons d’un magasin ou pour tourner dans des films. Une première pour une sportive féminine, qui prouve à quel point Lenglen pourrait amener le sport féminin à se faire reconnaître, au gré des mentalités de l’époque. Monstre de sang-froid, la star née devient une machine de guerre sur les courts. Durant les sept prochaines années, elle enchaîne une improbable série de 181 victoires. Elle remporte ainsi cinq nouveaux Wimbledon, six nouveaux Roland Garros (considéré comme le « Championnat de France » jusqu’en 1923), et l’Or olympique aux Jeux Olympiques d’été d’Anvers.

Le Suzanne Lenglen est le deuxième plus grand court de Roland-Garros

Le pari

Grâce à sa célébrité, qui dépasse celle de ses confrères masculins, Lenglen popularise énormément le tennis, alors toujours considéré comme un sport élitiste. C’est elle qui inspire forcément ses amis – les futurs Mousquetaires – Cochet, Lacoste, Borotra et Brugnon, grands noms de l’âge d’or du tennis français dans les années 20. En 1926, à la suite d’un incident malheureux à Wimbledon (elle s’attire les foudres du public en refusant de se présenter lors d’un match sous les yeux de la Reine, handicapée par des soucis de santé), Suzanne Lenglen prend une grande décision. Elle devient la première sportive de l’histoire à considérer le sport comme son métier, et devient professionnelle. Elle part pour une tournée mondiale, organisée par le promoteur Charles C. Pyle, où elle disputera une série de matches d’exhibition. Le succès est total : Lenglen revient avec une coquette somme, et l’événement va pousser sa professionnalisation, notamment aux États-Unis. Malheureusement, ce passage au tennis pro a eu un impact négatif sur sa carrière. Radiée à vie par la Fédération Française à 26 ans, Lenglen n’aura plus l’occasion de disputer de nouveaux grands chelems. Qui sait combien de records elle aurait pu atteindre.

Retraitée définitivement en 1933, elle devient professeur et ouvre son école à Paris, intitulée « Suzanne Lenglen, initiation au tennis ». La retraite sera bien courte. Le 4 juillet 1938, Lenglen meurt à son domicile du square Jean Paul Laurens, des suites d’une leucémie foudroyante qu’elle avait depuis un mois. Le New York Times écrit alors : « Il est difficile de contredire ceux qui présentent Suzanne Lenglen comme la plus grande joueuse de tennis que le monde ait connu. » Installée à jamais au panthéon du tennis français, Suzanne Lenglen, la femme qui a su montrer aux hommes que les joueuses en jupons savaient frapper dans une balle, a placé les premières banderilles d’un combat, qui aujourd’hui, n’est pas définitivement clos dans le monde du sport. Elle en aura en tout cas inspiré plus d’une. Et on ne peut aujourd’hui que l’en remercier.


Photo à la Une : (@DR)

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