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Lucie Décosse ou la valeureuse du judo français

Pause sportive inédite imposée, c’est l’occasion de faire un zoom rétro sur ces sportives françaises qui ont marqué l’histoire. Le cinquième volet de cette série va se frotter ce lundi à la rudesse des tatamis. Et retracer la carrière fabuleuse de la judokate française la plus titrée de l’histoire : Lucie Décosse.

Les prochaines lignes auraient très bien pu s’orienter sur une autre championne. Le choix était après tout cornélien, au vu de l’état de santé flamboyant du judo tricolore ces dernières années, véritable procréateur à graines de champion(ne). La France, seconde nation la plus titrée de l’histoire des Jeux Olympiques en judo, deuxième au nombre de médailles obtenues aux Mondiaux, perpétue depuis des décennies la tradition de son faire-valoir au son des « Hajime ». Bien calée entre le Japon et la Corée du Sud, parmi les places fortes de l’art martial nippon.

Le judo est, à l’instar de l’escrime, l’une des disciplines dans laquelle la France est une référence. Gévrise Émane, Audrey Tcheuméo, ou Clarisse Agbegnenou, celle que l’on surnomme très méliorativement la « Riner au féminin », toutes trois multi-médaillées mondiales durant ce début de siècle, l’illustrent à merveille. Elles méritaient toutes autant d’être mentionnées dans ce format. Ce qui leur manque ? La récompense ultime, le Graal. La médaille d’or olympique, consécration ultime de tout sportif de haut niveau. Un sommet atteint par la Chaumontaise Lucie Décosse, au crépuscule d’une carrière grandiose.

Remarquée dès son plus jeune âge

Née le 6 août 1981 dans la préfecture de la Haute Marne, de parents Guyanais, c’est dans le gymnase du club d’Ecouen, en banlieue parisienne, que la jeune prodige s’initie au judo. La passion l’agrippe déjà. Enchaînant les allers-retours entre la Métropole et la Guyane, où elle connaît ses premiers gros succès, elle intègre finalement la section sport-étude à Orléans, pour ses 16 ans. Le travail porte vite ses fruits. Championne de France Juniors en 1999, Décosse obtient le titre mondial junior en 2000, en battant en finale la japonaise Ayumi Tanimoto. Son futur bourreau. La progression de la Française se poursuit dans une irrésistible ascension. Ses premiers pas chez les seniors sont remarqués. Technicienne hors pair, Décosse, qui évolue dans la catégorie des -63kg, allie à merveille rythme, puissance et rapidité. Du judo champagne, sans fioritures, qui privilégie l’attaque et n’a pour finalité que le ippon.

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Premiers pas dans la cour des grands

2002 est l’année de son premier sacre majeur en senior. A Maribor, terre slovène, Lucie Décosse décroche son premier titre continental. S’ensuivent trois années en dilettante, où la gauchère d’1m68 ne confirme pas les immenses espoirs placés en elle. Elle termine septième des Mondiaux d’Osaka (2003), septième aux Olympiades d’Athènes (2004), et déçoit lors des Championnats d’Europe 2003 et 2004, où elle ne conserve pas son titre (5ème puis 7ème). L’athlète tarde à percer son propre plafond, et malgré des débuts prometteurs, la consécration à l’échelon mondial se fait attendre.

2005 est un premier tournant. Après être allée se rassurer aux Jeux Méditerranéens d’Almeria, avec à la clé une belle première place, et en renouant avec les podiums internationaux à Rotterdam (3ème), Lucie Décosse crée, à 24 ans, la surprise en remportant son premier titre mondial au Caire, après une victoire sur Tanimoto (encore elle). Définitivement, Décosse et son judo prometteur, à défaut d’être à chaque fois vainqueurs, sont propulsés dans une nouvelle dimension. 2008 et Pekin pointent déjà le bout de leur nez, et la Guyanaise va passer trois ans à se régler pour définitivement devenir intouchable dans sa catégorie.

Pekin 2008, immense coup d’arrêt

Après des mois où elle a enfin atteint une régularité parfaite, enchaînant les finales des plus grandes compétitions, Lucie Décosse, double championne d’Europe en titre (2006 et 2007) et vice-championne du Monde (2007), arrive avec le statut de favorite dans la Cité Impériale. Numéro 1 mondiale, elle se défait sans encombre de ses rivales pour atteindre la finale (cela devient une habitude), où elle doit combattre contre Ayumi Tanimoto pour la médaille d’or. Même génération, même talent, même état d’esprit : la Japonaise est une teigneuse, et, si Lucie Décosse a très souvent pris le dessus lors de leurs précédentes confrontations, et possède de fait l’ascendant psychologique, c’est bien son adversaire, auréolée de son premier sacre olympique à Athènes, qui possède le plus gros palmarès. En 90 secondes d’intensité incroyable, parachevées par un uchi-mata d’école, elle anéantit les espoirs de la Tricolore. Décosse, contrée dans ses offensives, s’est faite prendre à son propre jeu. Elle qui, depuis 2007, s’entraînait sous la houlette du champion olympique Thierry Rey au Paris Lagardère Club, aura du mal à se remettre de cette chute.

Changement de catégorie 

Dans une discipline où l’exigence des entraînements et l’intensité des combats au plus haut niveau se font ressentir très tôt sur le corps, Lucie Décosse sait qu’elle n’aura plus énormément d’opportunités pour atteindre son objectif ultime : ce pourquoi elle travaille depuis déjà une décennie, l’Or olympique. Une décision drastique va être prise, après une nouvelle désillusion aux Championnats du monde 2009. La Francilienne va monter d’un cran dans les catégories de poids, et concourir chez les -70kg. La bascule semblait nécessaire.

Coachée à présent par Labrid Bendaoud, Décosse brigue, sept ans après le premier, une nouvelle breloque en or lors des Mondiaux de 2010, à Tokyo. Et réalise le doublé un an plus tard, à domicile, dans une compétition où elle impressionne le public parisien de sa palette technique archi-complète (elle remporte tous ses combats sur ippon jusqu’en finale). En battant sur waza-ari la Néerlandaise Edith Bosch lors de l’ultime combat, Lucie Décosse rejoint Brigitte Deydier, seule Tricolore à avoir obtenu trois titres mondiaux. La judokate de 29 ans entre un peu plus dans l’histoire. Mais pour lui réserver une place dans le panthéon du sport français, une dernière étape va l’emmener jusqu’au Jeux de Londres, en 2012.

@LePoint

La cerise sur le gâteau

Emmenée par une délégation tricolore ambitieuse, qui veut laver l’affront du zéro pointé en judo lors des deux dernières olympiades, Décosse arrive une nouvelle fois avec le lourd statut de favorite à l’été 2012. Mais cette fois-ci, on n’attend pas seulement qu’elle. Une ombre imposante, 2,04m de muscles saillants, superstar accomplie des tatamis, va tenter de succéder à David Douillet chez les hommes, dans la catégorie reine (+100kg). Teddy « Bear » Riner va aider Lucie Décosse. A sa manière. En la soulageant un peu de la pression engrangée par son statut de prétendante affirmée à l’Or. Cela suffira-t-il à chasser les démons autour de la judokate ? Parviendra-t-elle à faire écran de son mental (parfois) défaillant, qui jusqu’ici, l’a privée du sacre olympique ? L’occasion était pourtant trop belle, et surtout, elle ne se représentera pas.

Gonflée à bloc par son staff, Lucie Décosse semble au sommet de son art. L’issue, inévitable, est merveilleuse. A l’issue d’un dernier combat plein de maîtrise face à l’Allemande Thielde, qui ne trouve rien à redire face à la détermination de la gagnante du jour, la Tricolore est enfin sur le toit de l’Olympe. Douze ans après, la Marseillaise retentit à nouveau dans le clan du judo français, déclenchée par les faits d’armes de sa combattante la plus valeureuse. Lucie Décosse est en Or. Pour la première et la dernière fois. Elle ne se sera jamais relâchée. Malgré les déboires. Les privations. Les frustrations. Pour obtenir à 30 ans, le seul titre qui lui manquait.

Lucie Décosse, c’est l’histoire d’une résignée. D’une virtuose des tatamis, qui très longtemps, a marché sur des œufs, la faute à un mental pas encore programmé pour l’heure H. Son talent aura fini par prendre le dessus. Et c’est son expérience qu’elle enseigne aujourd’hui aux prospects de l’équipe de France féminine. Pour porter à nouveau, on l’espère, le judo français vers de nouvelles sphères d’anthologie.


Photo à la Une : (@LaCroix)

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