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Escrime : Laura Flessel, la guêpe d’élite

Pause sportive inédite imposée, c’est l’occasion de faire un zoom rétro sur ces sportives françaises qui ont marqué l’histoire. Ce nouveau volet va se consacrer ce lundi à la carrière d’une immense championne. Des podiums aux pupitres, voici le portrait de Laura Flessel, la plus titrée des escrimeuses tricolores.

Dans le numéro précédent, c’est le judo, art martial le plus en vogue dans l’Hexagone, qui était mis en lumière, porté par l’hégémonie d’un groupe France qui croule sous les breloques. Ce lundi, c’est l’autre point fort majeur du paysage sportif national qui va jouer les premier rôles. Et son héroïne moderne, s’il fallait en choisir une parmi la centaine de médaillés olympiques qui ont fait vibrer les Bleus, porte le nom de Laura Flessel. Un exemple pour beaucoup, un mythe pour tous. « La Guêpe » est unique. Et jusqu’ici, personne n’a réussi à se hisser à son niveau.

La Mousquetaire insulaire 

22 juillet 1996, Georgia World Congress Center, Atlanta. Le terrible attentat du Parc du Centenaire ne frappera que cinq jours plus tard. Pourtant, une odeur de souffre souffle déjà sur la ville. Et du côté de la délégation française, il y a de l’électricité dans l’air. Portée par les triomphes de Jeannie Longo en cyclisme et David Douillet en judo, les Bleus surfent sur une dynamique magnifique, et ont visé l’objectif maximal : battre un nombre de médailles record depuis l’édition de Paris 1924 (38 breloques, 13 en or).

L’escrime, composant comme toujours la valeur étalon, est attendue au tournant. Avec en prime, l’apparition d‘une nouvelle discipline chez les femmes : l’épée, réservée jusque-là uniquement au sexe opposé. Deux Françaises sont classées parmi les trois premières mondiales de l’année 1996, et peuvent légitimement prétendre à l’or. Les deux font partie de la même équipe, cohabitent ensemble, reçoivent les conseils du même entraîneur, Michel Salesse. Coïncidence : ce sont elles qui vont s’affronter lors de la grande finale. Valérie Barlois face à Laura Flessel. C’est sûr cette deuxième bretteuse que nous reportons notre attention.

A 24 ans, la numéro 3 mondiale, récente lauréate du tournoi de Legnano (dernière épreuve de la Coupe du Monde) se détache par sa diversité dans un milieu assez fermé. Ses origines, d’abord. Il est vrai, l’escrime tire ses sources des classes aisées. Cette France bourgeoise, cette France privilégiée. Cette France blanche. Les territoires d’Outre Mer n’ont jusqu’alors jamais été réellement sensibles à cette discipline jugée trop élitiste. Flessel fera taire les clichés. Treize ans après Noah, premier homme de couleur à remporter Roland Garros, elle s’impose 15-11 face à sa rivale. Elle devient alors la première médaillée d’or antillaise de l’histoire de l’escrime féminin. Et déjà une légende. 

Atlanta, terre propice

La piste et Laura Flessel, c’est une longue histoire. La Guadeloupéenne, née en 1971 à Pointe à Pitre, est issue d’une famille « bien élevée et aimante, qui lui enseigne les valeurs de la vie ». Sa mère, institutrice, veille à son éducation. Son père, météorologue et ex-footballeur, lui fait hériter d’un esprit de compétitrice, qu’elle ne lâchera plus jamais. C’est donc dans les gymnases d’escrime que la gauchère ira décharger sa surdose d’énergie, dès l’âge de 6 ans. Très vite, on voit en elle une bretteuse douée, doublée de l’âme d’une parfaite guerrière.

Durant sa jeunesse, Flessel assomme la concurrence dans ses catégories d’âge. Elle rafle tous les titres locaux, dont le championnat de Guadeloupe, et performe à l’adolescence sur les circuits caribéens. Elle remporte en 1990 les championnats panaméricains au fleuret et à l’épée. Sans grande surprise, l’INSEP la recrute. Le diamant brut reste encore à polir, mais en s’entraînant parmi le gratin national, l’Antillaise continue sa progression. Finalement, ce n’est qu’en 1995 qu’elle perce véritablement sur le circuit professionnel. Sa médaille de bronze en individuelle aux Championnats du monde est un véritable tremplin, dans une discipline où régularité des résultats et confiance en soi sont intimement liés. Flessel se fait enfin un nom dans l’épée féminine. À point nommé. C’est bien en athlète accomplie qu’elle arrive pour les jeux d’Atlanta 1996. La Tricolore est possédée par sa soif de premier titre olympique.

Avec son style très agressif, et son attaque fétiche, la touche au pied, l’une des plus difficiles à réaliser, Flessel vole, pleine de panache. En parfaite équilibriste. « La Guêpe » est née. Le clan français la porte en triomphe. Car si son titre olympique en épée individuelle, le premier de l’histoire chez les femmes, a une saveur particulière, l’apothéose sera véritablement la médaille d’or par équipe, remportée face au grand rival transalpin. Un triomphe total pour l’épée féminine, qui porte le sceau de Laura Flessel.

Porte drapeau équipe de France

Porte drapeau, une reconnaissance ultime

La suite n’est pas moins belle. Référence du circuit durant des années, Laura Flessel remporte au total douze titres de championne de France, quatre titres mondiaux. Monstre d’effort physique, l’athlète d’1m70, au caractère bien trempé, asphyxie ses adversaires par une intensité de tous les instants. Un engagement physique total, qui pourtant, ne portera plus jamais ses fruits aux Jeux Olympiques. Favorite à Sydney en 2000, la tricolore s’incline en demi finale face à la Hongroise Timea Nagy, et se contente d’une médaille de bronze. Nagy, un nom qui hante encore l’escrime française, puisque c’est une nouvelle fois elle qui empêche Flessel de remporter une troisième médaille d’or olympique quatre ans plus tard à Athènes. Flessel complète sa collection, à défaut de rester au sommet.

C’est bien elle qui, encore aujourd’hui, est l’athlète française à avoir récolté le plus de médailles dans l’histoire des Jeux Olympiques (5), tous sports confondus. Il lui fallait bien un dernier coup d’éclat, avant de partir pour de bon. Sa nomination comme porte-drapeau française pour les Jeux de Londres vient récompenser en apothéose une carrière éreintante, mais tellement brillante. Et effacer plusieurs années de doute : des suspicions de dopage, le zéro pointé à Pékin 2008 (elle se fait éliminer dès les quarts en individuel)…Perec, Douillet, Richardson : seuls les grands noms du sport tricolore ont eu le privilège de soulever le drapeau de leur délégation sous les mythiques anneaux. Finalement, Laura Flessel n’est que justement à sa place parmi ses pairs. Ses cinquièmes et derniers Jeux Olympiques sonnent le glas d’une carrière magnifique. A 40 ans, Flessel range l’épée. Mais elle n’a pas fini de jouer les Mousquetaires.

Troquer l’épée contre l’Assemblée

Le 17 mai 2017 est un grand jour pour la Guadeloupéenne. Le tout nouveau Premier ministre Edouard Philippe, sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, fait de l’ancienne bretteuse la 25ème ministre des sports de la 5ème République. Voilà bien une petite révolution, pour celle qui regardait en 2012 cette possibilité comme « une boutade ». Pourtant, la « Guêpe » est très engagée depuis des années. Membre du CESE depuis 2010, elle fait également partie du Conseil National du Sport depuis 2013. Flessel n’a qu’un credo, combattre l’injustice et les inégalités. « J’ai trois combats : le droit à l’éducation, l’éthique et les valeurs du sport et le droit à la formation pour les femmes », assure-t-elle dans une interview en 2015.

Si elle a annoncé sa démission en septembre 2018, Laura Flessel conserve une place à part dans le paysage médiatique français. Devenue superstar du public français dans une discipline où la célébrité n’est pas légion, cette surdouée hyperactive aura surpris le pays durant des années, par sa rage de vaincre sur la piste et ses touches parfois si peu académiques. Laura Flessel est une escrimeuse à part. Une sportive iconique, et une femme de passion.


Photo à la Une : (@DR)

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