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Gertrude Ederle : En eau libre, une autre paire de Manche

Première femme à traverser la Manche à la nage, l’Américaine Gertrude Ederle a obtenu la reconnaissance ultime mais éphémère d’être considérée comme l’une des sportives les plus célèbres de son pays. De quoi se plonger au cœur de son histoire, pleine de persévérance et de passion.

Gertrude Ederle, ou Trudy de son surnom, était, à son époque, la « dame record ». Elle les faisait tomber comme des quilles, les uns après les autres. Extrêmement persévérante, l’Américaine n’a jamais laissé tomber ses ambitions, aussi folles soient-elles. Malgré les critiques qu’elle a pu recevoir, elle est toujours parvenue à arriver à ses fins, faisant taire ses détracteurs. Toujours avec humilité. Médaillée aux Jeux Olympiques 1924, elle est devenue la toute première femme à traverser la Manche à la nage, établissant ainsi un énième record. Et même si sa popularité n’a pas duré bien longtemps et que la vie ne lui a pas vraiment fait de cadeau, Trudy a fait preuve d’un sens inégalable de l’humain et du partage.

Une jeunesse record

Née en 1905 à Manhattan au sein d’une famille d’émigrés allemands, Gertrude Ederle est la troisième des six enfants. Très tôt, elle apprend à nager, avec son père, dans le New Jersey où la famille possédait une maison d’été. Peut-être même qu’elle ne sait toujours pas marcher, mais elle nage. Des plus précoces dans cette discipline, elle semble prédestinée à devenir l’une des toutes meilleures nageuses de son époque. Pour mettre à profit ses aptitudes hors du commun, Trudy intègre rapidement l’Association Américaine de Natation Féminine. Elle y bénéficie des conseils d’un entraîneur révolutionnaire grâce à qui elle devient l’une des premières à assimiler parfaitement le crawl à huit temps (huit battements des pieds pour un mouvement de bras complet).

Elle débute sur des distances courtes comme le 100, le 200 ou le 400 mètres. Dès l’âge de 14 ans, elle participe à des compétitions et son talent fait mouche. À tel point qu’elle enchaîne les victoires mais aussi et surtout, les records. Elle va même en détenir jusqu’à 18 en même temps. Du jamais vu. Gertrude Ederle entre d’ores et déjà dans l’histoire du sport féminin. Et ce n’est qu’un début.

La déception des Jeux Olympiques de 1924

Paris. Les Jeux Olympiques battent leur plein et Gertrude Ederle brille. Du moins, d’un point de vue extérieur. La jeune nageuse est déçue, désemparée, attristée. Une seule médaille d’or, en équipe qui plus est, sur le relais 400 mètres nage libre, ne lui suffit pas. D’autant plus que les autres médailles qu’elle décroche sont de bronze, sur 100 et 400 mètres nage libre. Pour une première expérience olympique, nombreux sont ceux qui l’acclame alors que Trudy considère ses résultats comme insuffisants. Finir derrière ses compatriotes Ethel Lackie et Mariechen Wehselau (sur 100m) puis derrière Martha Norelius et Helen Wainwright (sur 400m) est une immense déception. Notamment car elle partait grande favorite dans ces épreuves.

D’un naturel timide et réservée, Gertrude Ederle va faire parler un tout autre trait de caractère pour rebondir : la persévérance. Désireuse de ne jamais abandonner et de se surpasser, elle nourrit une ambition considérée comme impensable pour certains. Trudy va réaliser l’impossible.

Traverser la manche n’est pas chose facile

Aucune femme n’est parvenue à réaliser ce que Gertrude Ederle s’apprête à faire. Rallier la France à l’Angleterre (ou inversement) à la nage. Mais cet exploit a déjà été réalisé 51 ans plus tôt (les 24 et 25 août 1875), par un homme dénommé Matthew Webb, en 21 heures et 45 minutes. Annette Kellermann, une jeune Australienne a également tenté sa chance à deux reprises (1905 et 1906), en vain.

Trudy est déterminée. Elle entame une préparation rude, acharnée et intense, jusqu’à nager près de 34 km entre Manhattan et le New Jersey, le tout en 7 heures, 11 minutes et 30 secondes. Devinez quoi ? Elle fait chuter le record masculin et le détiendra durant 81 ans. Trudy est prête. Son physique (1,53 m pour 68 kilos) mais aussi son mental font d’elle une véritable nageuse en eau libre. C’est le 18 août 1925 que Gertrude Ederle s’élance du Cap Gris-Nez, à l’extrémité nord de la France, direction Douvres, de l’autre côté du Channel. Dans une eau déchaînée, contre vagues et marées, Trudy lutte. À mi-trajet, son entraîneur la voit tousser et la force à interrompre sa course. Après 8h45, elle abandonne. Le lendemain, dans Le Journal, on peut lire : « Lorsqu’à la mer d’huile du début eut succédé un flot agité, Miss Ederle commença de désunir et de nager par saccades […]. Les bras ne s’élevèrent plus qu’avec peine au-dessus d’une eau convulsée. » Et Trudy d’expliquer : « J’ai abandonné, exténuée, inconsciente, parce que les lames et les vagues m’avaient fait boire de l’eau salée. »

Ce premier échec va résulter sur une polémique. L’American Woman’s Association, qui a subventionné la jeune nageuse, se retrouve privée des retombées économiques et médiatiques prévues en cas de victoire. Trudy doit leur fournir des explications et rejette l’entière responsabilité sur Jabez Wolffe, son entraîneur : « Il m’a fatiguée au cours de la préparation et puis lors de ma tentative, il m’a sortie de l’eau alors que je pouvais encore continuer et réussir », raconte-t-elle dans La Presse. Une version démentie par l’une des accompagnatrices présentes lors de sa tentative.

Renoncer ? Hors de question

Requinquée, Gertrude Ederle se sait proche du but et se sait capable de réaliser l’exploit de ses rêves. Sans l’American Woman’s Association qui s’est désistée, Trudy doit chercher des investisseurs et autres sponsors commerciaux, ce qui la fait passer professionnelle, l’empêchant alors de poursuivre sa carrière olympique débutée sur le sol (ou plutôt dans les bassins) français.

Le 6 août 1926 à 7h08, Gertrude Ederle s’élance à nouveau du Cap Gris-Nez, près de Calais, sous les ordres de Bill Burgess, son tout nouvel entraîneur. Parée d’un maillot de bain deux pièces, étonnant pour l’époque, d’une paire de lunettes conçues exclusivement pour l’événement et enduite d’huile pour contrer le froid et les piqûres, Trudy doit tout de même faire face à la pluie. 14 heures et 31 minutes plus tard, le combat s’achève. La jeune femme arrive sur la plage Kingdown, au nord de Douvres. Malgré les courants qui ont rallongé son itinéraire, elle bat le record masculin de près d’une heure, de quoi emballer la presse de France et de Navarre. « Je savais que cela pouvait se faire, cela devait se faire, et je l’ai fait », déclare-t-elle à son arrivée.

Un triomphe lourd et de courte durée

Dès ses premiers instants près des côtes britanniques, la foule, venue en nombre, est en délire. Tout le monde l’applaudit. L’exploit est gigantesque. Le succès est triomphal. À son retour à New York, la reconnaissance ne désemplit pas. Pas moins de deux millions de personnes sont présentes pour l’accueillir.  Trudy est même reçue par le président de l’époque, Calvin Coolidge, qui l’appelle « La meilleure fille de l’Amérique ».

Malheureusement, le poids du succès devient rapidement ingérable pour cette jeune athlète timide. Exhibitions et films hollywoodiens (Swim, Girl, Swim) complètent son succès. Malgré ses exploits et son extrême méfiance, Trudy ne touchera jamais la rançon de son succès, bernée par ses agents. Après quelques années voire quelques mois de triomphe, la nageuse va connaître un tournant désastreux et tomber dans l’anonymat.

De la gloire à l’oubli, il n’y a qu’un pas

1933. Gertrude Ederle est victime d’une mauvaise chute. Sa colonne vertébrale est atteinte, compromettant alors ses chances de remarcher et de nager à nouveau. Alitée durant de longues années, la presse lui tombe dessus. Adieu la belle et formidable nageuse détentrice de records, bonjour l’handicapée gisant dans son lit d’hôpital. Sans oublier que ses nombreuses années passées dans l’eau n’ont fait qu’aggraver d’autres problèmes qu’elle avait depuis sa jeunesse. À la suite d’une rougeole contractée alors qu’elle était enfant, Gertrude était jusqu’alors malentendante. Lors de cette descente aux enfers, Trudy perd totalement l’audition.

Finalement, elle se reconstruit, doucement, réapparaissant aux anniversaires de sa traversée mythique dont le record aura tenu jusqu’en 1950, après qu’une autre nageuse, Florence Chadwick, la détrône avec une traversée de 13 heures. Tombée dans une forme d’anonymat qu’elle n’avait jamais vraiment connue auparavant, Trudy se consacre alors à elle-même mais aussi aux autres. Toujours humble et par solidarité pour les personnes qui souffrent de surdité, elle va enseigner la natation à des jeunes gens sourds. En 1965, Gertrude Ederle est entrée à l’International Swimming Hall of Fame. Celle qui a su dompter la Manche pour la toute première fois de l’histoire est morte de vieillesse dans une maison de retraite le 30 novembre 2003, à l’âge de 98 ans.


Photo à la Une : (©Libre)

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